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ENTRETIEN AVEC EDGAR MORIN

"Je suis saturé par le téléphone, mais j'attends toujours l'appel miraculeux"

Journal du téléphone 93

Voici presque cinquante ans qu'Edgar Morin parcourt inlassablement le monde des idées et s'engage dans tous les combats . Tour à tour sociologue du présent et des média, épistémologue, il a ainsi écrit plus d'une trentaine d'ouvrage sur l'Europe, la culture de masse, Parmi ceux-ci : "Penser l'Europe" 1987 Gallimard, "Science avec conscience" Ed du Seuil 1982 ou les cinq volumes de "La méthode", sorte de bréviaire Bio-épistémo-anthropologique. Pour parvenir à un tel don d'ubiquité, il faut avoir un sacré sens de l'organisation et de la communication. C'est peut être grâce à cette célérité, qu'il a le premier sut analyser l 'avènement de la société de consommation et l'explosion des mass média.




Vous êtes un des sociologues les plus connus, vous vous êtes intéressé à de très nombreux sujets. Mais il y a un aspect de vous que l'on connaît moins, c'est la place que tient le téléphone dans l'organisation de votre vie professionnelle et amicale.
 

Bien que je sois sur liste rouge, je reçois quand même environ 30 appels téléphoniques chaque jour. Depuis un an je mets en permanence mon répondeur. Je connais d'ailleurs des gens qui change régulièrement de numéro.

Je suis envahi par les coups de fil depuis une dizaine d'années, depuis que l'Europe et l'écologie, deux de mes thèmes d'intérêt, sont devenus très actuels. J'ai malheureusement trop de curiosité et des intérêts trop divers et ça me retombe sur le nez.

Au delà d'un certain nombre, les coups de fil deviennent complètement stressants. J'apprécie d'autant plus le calme du dimanche ou de ma maison de campagne. La majorité des choses (Colloques, cérémonies, articles... ) qu'on me propose par téléphone ne m'intéresse pas. Vous êtes, par exemple, harcelé par un jeune journaliste qui veut à tout prix de décrocher un rendez-vous pour que sa rédactrice en chef soit contente. Il y a aussi les "obsédés du téléphone" qui appellent plusieurs fois sans laisser de message et attendent le moment de faiblesse où vous finirez par décrocher. Ceux qui raccrochent sans laisser de messages m'irritent autant que ceux qui parlent au répondeur.

L'excès de téléphone appauvrit ma façon de téléphoner et m'a fait perdre le plaisir de la conversation. Les appels amicaux sont complètement recouverts par les appels ennuyeux. La liste de personnes que je dois appeler s'allonge de jours en jour. Ce n'est pas que je n'ai pas envie de leur téléphoner, mais j'ai peur en décrochant le téléphone de me laisser entraîner dans une spirale infernale.

Et quelle utilisation avez-vous des autres moyens de télécommunication?
 

J'utilise assez peu le minitel. Pour avoir des informations ou consulter des banques de données je préfère passer par la documentaliste. Le fax par contre a été pour moi une invention merveilleuse et ludique dont l'instaneïté me charme. Ce média évite les longues discutions, d'autant plus si c'est à une administration que vous avez affaire. Je rêve d'avoir un radiotéléphone pour pouvoir prévenir des retards. J'aime beaucoup le téléphone cellulaire, le Téléfonino, comme l'appellent les Italiens. Je trouve très amusant de voir dans les gares ou les aéroports des gens marcher en étant absorbés par leur conversation téléphonique. C'est beaucoup plus rentré dans les moeurs des Italiens qui sont un peuple plus vif et plus ludique que les Français.

Et dans vos relations amicales quelle place occupe le téléphone?
 

Comme vous l'avez remarqué, j'ai un rapport très ambivalent avec le téléphone. Je ne pourrai pas supporter que ma ligne soit coupée : J'ai trop peur du vide téléphonique. Quand je suis à ma table de travail et que le téléphone sonne sans arrêt, je ne parviens jamais à débrancher la prise.

Car, c'est vrai que j'attend inconsciemment l'appel miraculeux: soudain apparaît une voix amicale et chaleureuse que vous n'avez pas entendu depuis des années. Quand je suis à la campagne j'aime bien passer quatre ou cinq coups de fil à des amis pour commenter à chaud les événements. Ce qui m'intéresse dans le téléphone, ce sont les coups de fil affectueux qui permettent un véritable échange. Le téléphone c'est le besoin de présence de la personne qu'on aime quand on est dans l'absence.

Je préfère Souvent voir la personne en face à face. Quand c'est personnel ou important , que j'ai envie de prendre mon temps, je choisis de manger avec elle . Cette dimension concrète manque complètement au téléphone : on ne peut pas se passer les plats et se toucher par téléphone.

Vous n'êtes donc opposés aux nouvelles technologies de communication mais vous craignez leurs effets pervers de déshumanisation.
 

On retrouve le même phénomène avec tous les moyens de communication qui deviennent de plus en plus anonymes et envahissants, comme votre boîte à lettre qui se remplit de tracts publicitaires. Autrefois le téléphone était un moyen de communication personnel. Il est devenu aujourd'hui un moyen de communication au même titre que les autres. Ce dont témoignent les messageries télématiques qui l'ont transformé en lieu de rencontre.

Toute cette surcharge de communication appauvrit les relations humaines. Avec le téléphone le médecin se décharge de ses responsabilités traditionnelles en renvoyant les clients aux multiples Sos. On trouve beaucoup plus difficilement des médecins de garde le Week End et il faut faire appel à Sos Médecins quand on a un ennui de santé. La bureaucratie une fois encore utilise tout ses moyens techniques au détriment de l'individu.